La résistance en Ukraine est également numérique

Face au blocage de nombreux sites web et au contrôle des médias sociaux orchestrés par le Kremlin, les militants anti-guerre ukrainiens et russes résistent grâce à des services de messagerie décentralisés et des listes de distribution. Un aperçu par Francesca Musiani, membre du projet ResisTIC sur la résistance numérique, qui a tenu une conférence les 31 mars et 1er avril à Aubervilliers, près de Paris.

L’invasion russe de l’Ukraine, qui a débuté le 24 février, est aussi une guerre « du » et « par » le numérique. Elle a eu un impact considérable sur le cyberespace des deux pays, en raison des modifications drastiques de la réglementation de l’Internet en Russie, ainsi que des sanctions internationales qui ont, entre autres, poussé de nombreuses entreprises numériques à quitter le pays. En Ukraine, les infrastructures physiques ont bien sûr été gravement endommagées par les opérations militaires. Des cyberattaques massives contre les services gouvernementaux des deux côtés ont été lancées par des citoyens, des pirates informatiques et des agents de l’État, tandis que des campagnes de désinformation menées par le Kremlin ont inondé les médias sociaux russes.

Couper l’internet russe du reste du monde

Si la guerre en Ukraine a braqué les projecteurs sur ces différentes évolutions, il convient de noter qu’il s’agit de dynamiques de longue date que le projet ResisTIC a analysées au cours des quatre dernières années. Depuis les années 2010, les autorités russes poursuivent activement une stratégie de souveraineté numérique, dans le but de rendre le RuNet autonome grâce à de nouvelles lois contrant l’influence étrangère. Un autre exemple de cette politique est la loi sur l’Internet souverain adoptée en 2019 pour protéger le pays des cyberattaques, ou encore la loi « anti-Apple » appliquée en 2020 dans le but de prétélécharger une foule d’applications produites en Russie sur les smartphones vendus dans le pays.

Par ailleurs, l’un des objectifs affichés par le gouvernement russe est de pouvoir, « si nécessaire », isoler physiquement l’Internet russe du reste du monde, notamment par le biais de deux mesures clés. La première est la création de sa propre version du système de noms de domaine (DNS), afin de pouvoir continuer à fonctionner si les liens avec les serveurs situés à l’étranger sont coupés.

La seconde impose aux fournisseurs d’accès à Internet (FAI) de démontrer qu’ils peuvent diriger le trafic Internet exclusivement vers des points d’échange contrôlés par le gouvernement, afin que seules les données échangées entre Russes arrivent à destination.

Facebook, Instagram et Twitter ralentis ou bloqués

Au cours de la dernière décennie, tout a été fait pour étendre le champ d’action du Roskomnadzor (RKN), l’organe de contrôle des communications du gouvernement fédéral. Il est désormais impliqué dans des domaines aussi divers que la surveillance des contenus en ligne, le droit de bloquer des sites web et leur enregistrement, ce qui a considérablement augmenté ses possibilités de censure. Cela a été rendu possible par un important levier lié à l’infrastructure pour contrôler l’Internet russe, le Tehnicheskiye Sredstva Protivostoyaniya Ugrozam (TSPU), que l’on peut traduire par « moyens techniques pour contrer les menaces ».

Kit de connexion Starlink à Odessa, dans le sud de l’Ukraine. Des antennes paraboliques et des terminaux ont été déployés début mars, à la suite d’un appel du premier vice-premier ministre ukrainien au milliardaire Elon Musk. Son service par satellite permet de rétablir l’accès à Internet dans les zones bombardées, mais pourrait également aider les Russes en matière de géolocalisation.

Le RKN peut considérablement ralentir ou bloquer partiellement les médias sociaux les plus populaires en Russie. Les militants anti-guerre russes ont ainsi été coupés des principaux services d’information étrangers. D’autres suivront bientôt, car le nouveau système d’inspection approfondie des paquets (IAP) – organisé par le TSPU et installé sur la majorité des réseaux russes – est actuellement utilisé pour ralentir ou bloquer Facebook, Instagram et Twitter, ainsi que pour bloquer les médias indépendants. L’objectif, bien sûr, est de contrôler les récits de la guerre en cours, que le gouvernement russe refuse toujours de nommer comme telle.

Le conflit a également introduit de nouveaux risques. Les citoyens ukrainiens et les militants anti-guerre russes sont tous deux soumis à la même menace, très spécifique à la guerre, à savoir des coupures partielles ou totales d’Internet. Dans le cas de l’Ukraine, ces interruptions de connectivité sont principalement causées par des dommages physiques aux câbles optiques ou aux antennes relais résultant d’opérations militaires. Du côté russe, ces interruptions sont orchestrées d’en haut, le plus souvent par le RKN via le système TSPU.

Les contraintes juridiques et techniques sans cesse croissantes qui pèsent sur l’Internet russe depuis une dizaine d’années ont suscité des résistances et des adaptations de la part des internautes russes, que la situation actuelle a mis en lumière en soulignant les stratégies similaires développées par les Ukrainiens.

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